Par Julia Itel – Publié le 11/07/2025
Les paraboles font partie des passages les plus marquants du Nouveau Testament. Utilisées abondamment par Jésus dans les Évangiles, elles ont traversé les siècles avec une portée universelle. Qui n'a jamais entendu parler du bon samaritain ou du fils prodigue ? Mais que signifie exactement le mot « parabole », d'où vient cette forme d'enseignement et quel est son rôle dans le message du Christ ?
Quelle est la définition d’une parabole ?
Le mot « parabole » vient du grec para, qui signifie « à côté de », et bolê (dérivé du verbe ballô), « jeter, mettre ». Parabolê peut donc être traduit par le mot « comparaison » : il s’agit d’une mise en parallèle de deux éléments distincts, l’un visible et connu (le récit), l’autre occulté et dont il faut découvrir le sens (le message).
La parabole est un récit allégorique ou symbolique, ayant pour fonction de susciter une réflexion. Elle peut aussi être comprise comme un genre littéraire à part entière, particulièrement développé dans la religion judéo-chrétienne, pour transmettre un enseignement moral ou spirituel. Dans ce contexte, la parabole fonctionne sur un double niveau : elle raconte une histoire simple que tout un chacun peut comprendre, mais elle cache une signification plus profonde pour qui sait l'entendre.
Les paraboles dans la Bible
Y a-t-il des paraboles dans l’Ancien Testament ?
L'usage des paraboles précède l’enseignement de Jésus. Dans la tradition juive, les prophètes faisaient déjà usage de récits symboliques inspirés de la vie quotidienne, appelés mashal en hébreu, pour illustrer une leçon de sagesse ou commenter les Écritures. Le mashal est souvent une image brève (un proverbe, une énigme, un court récit) qui sert de support à la méditation ou à la discussion. Il ne livre pas toujours une vérité toute faite mais encourage celui qui l’entend à réfléchir, à s'interroger et à interpréter le contenu moral.
Les paraboles sont toutefois peu nombreuses dans l’Ancien Testament. On en compte environ cinq, dont l’une des plus célèbres est celle de la brebis volée (2 Samuel 12, 1-4). Le prophète Nathan raconte au roi David l’histoire de deux hommes : l’un est riche, l’autre est pauvre. Le riche possède de nombreux troupeaux, tandis que le pauvre n’a qu’une seule brebis qu’il chérit comme une fille. Un jour, le riche reçoit un visiteur. Au lieu de prendre une bête de son propre troupeau, il vole la brebis du pauvre pour la servir à son hôte. À l’écoute de cette histoire, David s’indigne et réclame justice. C'est alors que Nathan lui dit : « Cet homme, c'est toi. » Nathan amène ainsi David à prendre conscience de la faute qu’il a commise, soit l’adultère avec Bethsabée et le meurtre de son mari.
Les paraboles dans le Nouveau Testament
Jésus s'inscrit pleinement dans la tradition hébraïque et, plus spécifiquement rabbinique qui devient friande, à cette époque, de l’usage parabolique. Il adopte ainsi la parabole comme procédé littéraire. Cependant, il lui donne une orientation nouvelle : ses paraboles, bien que toujours ancrées dans les expériences de la vie quotidienne, deviennent le vecteur central de l’annonce du Royaume de Dieu. Elles ne sont plus seulement d’ordre moral comme c'était encore le cas dans l’Ancien Testament ; elles ouvrent au mystère de Dieu et de son Royaume.
Les paraboles sont relatées principalement dans les évangiles synoptiques, c'est-à-dire les Évangiles de Marc, Matthieu et Luc. On en compte une quarantaine.
Pourquoi Jésus enseigne-t-il en paraboles ?
Dans l’Évangile selon Matthieu (13, 10-17), les disciples de Jésus demandent à celui-ci pourquoi il parle à la foule en paraboles. Jésus répond alors que le langage symbolique permet à certains de comprendre le message transmis, tandis que d’autres, volontairement réfractaires, ne le perçoivent pas : « À vous il est donné de connaître les mystères du Royaume des cieux, mais à eux cela n’est pas donné. » (Mt 13, 11).
Jésus ne cherche pas ici à restreindre son message à une certaine catégorie de personnes, au détriment d’autres. Toutefois, l’utilisation de la parabole nécessite que l’auditeur s’intéresse à cette parole mystérieuse, qu’il soit affecté par l’interrogation qu’elle suscite, qu’il s’engage et chemine auprès du Christ. Ainsi, Jésus indique : « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il l’entende ! » (Mc 4, 9). La parabole demande alors à celui qui l’entend d’être curieux et de réaliser un effort de compréhension afin de s’investir pleinement dans l’histoire racontée et découvrir quelle vérité la parabole porte en elle. Car, comme le précise la spécialiste néo-testamentaire Céline Rohmer, le langage ordinaire n’est pas suffisant pour exprimer les mystères de Dieu. L’image, quant à elle, est plus appropriée. En ayant recours majoritairement à l’usage de la parabole, Jésus invite l’auditeur à s’approprier le sens du récit par une lecture spirituelle, intérieure. Il devient alors acteur de son propre cheminement.
Enfin, comme les prophètes avant lui, Jésus utilise la parabole pour protéger son message dans un contexte difficile : les autorités religieuses le surveillent et ce langage voilé permet de préserver la portée de ses paroles.
Quatre exemples de paraboles de Jésus célèbres
À présent, il est temps de décrypter quatre paraboles célèbres attribuées à Jésus.
La parabole du semeur (Mt 13, 1-23 ; Mc 4, 1-20 ; Lc 8, 4-15)
Un jour, au bord du lac, la foule se presse pour entendre Jésus. Il monte dans une barque, s’éloigne légèrement du rivage et commence à parler :
« Voici que le semeur sortit pour semer.
Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! » (Mt 13, 1-23)
Ses disciples lui demandent alors pourquoi Jésus parle-t-il en paraboles. Ce dernier leur explique que ce semeur, c'est Dieu qui sème sa Parole ; ces sols dont il parle, ce sont nos cœurs humains : il y a ceux qui écoutent sans comprendre, ceux qui s’enthousiasment sans racines, ceux dont la foi s’étouffe dans les soucis et ceux qui accueillent avec profondeur. La parabole du semeur représente ainsi l’entrée dans l’enseignement de Jésus qui s’adresse à son auditoire dans un langage imagé, inspiré de l’activité agricole si commune en Galilée. Elle pose à celui-ci une question simple et directe : quelle sorte de terre suis-je ? quelle est ma capacité à recevoir, faire fructifier en moi-même et vivre la Parole de Dieu au quotidien ? La parabole se termine par la conclusion suivante : celui qui écoute avec un cœur disponible devient alors une terre fertile.
La parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 24-30)
Après ce premier enseignement, Jésus poursuit avec une autre image, tirée elle aussi du monde agricole. Un homme sème du bon blé dans son champ. Mais la nuit, un ennemi vient et sème de l’ivraie, une herbe qui lui ressemble mais qui est plus invasive et difficile à extraire. Une fois les pousses grandies, les serviteurs s’inquiètent : faut-il arracher l’ivraie ? Non, dit le maître :
« Laisse-les pousser ensemble jusqu'à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier. » (Mt 13, 30)
Puis, plus loin :
« Celui qui sème le bon grain, c'est le Fils de l’homme ; le champ, c'est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. L’ennemi qui l’a semée, c'est le diable ; la moisson, c'est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. » (Mt 13, 37-40)
Ce que Jésus souligne ici, c'est qu’à la fin des temps, Dieu fera le tri, justice sera faite. En attendant, il faut accepter cette cohabitation entre le bien et le mal car tel est le monde : imparfait. Même si le mal semble parfois l’emporter, y compris au sein d’une même communauté, Jésus nous appelle à la patience et à la confiance, et nous met en garde contre la tentation de nous ériger en juges prématurés.
La parabole du fils prodigue (Lc 15, 11-32)
La parabole du fils prodigue, transcrite dans Lc 15, s’inscrit dans la trilogie des paraboles de la Rédemption (dont font partie celles de la brebis égarée et de la pièce d’argent perdue), énoncées en réponse aux critiques des Pharisiens qui accusent Jésus de fréquenter les pécheurs. Avec ces récits, Jésus insiste sur la joie de Dieu face au retour d’un pécheur. Mais la parabole du fils prodigue va plus loin encore. Le personnage égaré n’est plus un animal ou un objet sans volonté, mais un être humain, libre et conscient, qui choisit de s’éloigner puis qui, un jour, décide de revenir. Jésus raconte :
« Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : « Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. » Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : « Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers. » Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : « Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. » Mais le père dit à ses serviteurs : « Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. » Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : « Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé. » Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : « Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras ! » Le père répondit : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! » » (Lc 15, 11-32)
Ici, deux éloignements sont relatés. Il y a d’abord le fils qui part et ensuite le fils qui reste mais qui s’éloigne intérieurement, enfermé dans son ressentiment. Tous deux ont rompu le lien, chacun à leur manière. Et pourtant, le père chercher à rétablir cette relation filiale. Il court vers le cadet pour le relever et sort l’aîné pour l’inviter à entrer. La parabole du fils prodigue raconte ainsi l’histoire d’une relation brisée puis restaurée grâce à l’amour inconditionnel du père pour ses enfants, traduisant l’amour sans limite de Dieu pour l’humanité. Dieu attend le retour, se réjouit du pardon de ses enfants et privilégie de restaurer le lien avant de juger. Elle parle de la liberté que Dieu nous donne, de la force de sa miséricorde et de la difficulté humaine à pardonner comme lui. Dans cette maison, tous sont invités. Encore faut-il vouloir y entrer.
Le bon Samaritain (Lc 10, 25-37)
Luc rapporte un échange entre Jésus et un docteur de la Loi. Ce dernier souhaite le mettre à l’épreuve : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus retourne alors la question : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » Le docteur répond : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus acquiesce, le docteur a bien répondu. Mais celui-ci insiste : « Et qui est mon prochain ? » C'est alors que Jésus répond par une parabole :
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba entre les mains de brigands, qui le dépouillèrent, le rouèrent de coups et s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. Un lévite arriva de même ; il le vit et passa aussi. Mais un Samaritain, en voyage, arriva près de lui : il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, banda ses blessures, y versa de l’huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui. » (Lc 10, 30-34)
Il conclut par une autre question, renversant à nouveau la perspective : « Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Le docteur répond : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Et Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »
Ici, Jésus démontre que le prochain n’est pas celui qu’on apprécie par défaut (les Samaritains, considérés comme des hérétiques, sont alors mal vus des Juifs). C'est celui qui a besoin de nous, là, maintenant. Le message est clair : l’amour du prochain dépasse les frontières ethniques, religieuses, sociales. Il est un engagement actif envers toute personne vulnérable. Il est au cœur du message chrétien.
